http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2300603&rubId=5547
17/04/2007 20:45 Des cellules souches encore expérimentales
La
recherche avance. Mais les mécanismes biologiques de nombreuses
maladies restent à comprendre avant de parler de thérapie cellulaire ou
de « clonage thérapeutique »
Alors qu'on vient de fêter
les trente ans de la première autogreffe mondiale de cellules souches
hématopoïétiques et que l'on prépare la révision de la loi de
bioéthique, on n'a jamais tant parlé de cellules souches en France.
Pour des raisons éthiques, mais aussi pour mesurer précisément les
applications en matière de thérapie cellulaire et de « clonage
thérapeutique »
En
1977 en effet, à l'hôpital Saint-Antoine, les professeurs Gorin et
Duhamel ont pour la première fois greffé des cellules souches
hématopoïétiques (précurseurs des globules blancs ou lymphocytes
notamment) de la moelle osseuse à un patient souffrant d'une leucémie
aiguë. Affinée, la méthode a ensuite été étendue au traitement des
myélomes et des lymphomes. Des essais cliniques récents ont permis
d'induire la rémission de maladies auto-immunes comme la sclérose en
plaques.
Depuis peu en effet, les chercheurs portent leurs
efforts sur les cellules souches mésenchymateuses, situées elles aussi
dans la moelle osseuse et dotées de propriétés immunosuppressives. Ces
récentes découvertes, qui portent sur des cellules souches adultes,
démontrent, s'il le faut encore, l'intérêt de ces cellules dans
l'immense domaine de la « médecine régénératrice », ainsi que dans
celui de la mise au point de nouveaux médicaments et de l'étude de leur
toxicité (« toxicologie prédictive »).
Quels sont les différents types de cellules souches et quel usage peut-on en espérer ?

Existant
probablement depuis que les premiers organismes pluricellulaires sont
apparus sur terre, les cellules souches sont habituellement classées en
quatre types selon leur « potentiel » de différenciation en telle ou
telle cellule.
On distingue donc les cellules souches
totipotentes de l'œuf, jusqu'à quatre jours après la fécondation (J4) :
très précieuses, elles sont indifférenciées et immortelles. Une seule
d'entre elles, réimplantée dans un utérus, peut engendrer un être
complet.
Viennent ensuite les cellules
pluripotentes du
préembryon (stade blastocyste à J5-J6), présentes dans le bouton
embryonnaire : immortelles, elles peuvent engendrer l'un des 235 types
différents de cellules spécialisées qui constituent l'organisme humain.
Mesurant un sixième de millimètre de diamètre, l'embryon renferme alors
une centaine de cellules souches. C'est généralement à elles que l'on
fait référence quand on parle de « cellules souches embryonnaires
humaines ».
Les cellules
multipotentes, quant à elles,
apparaissent dans l'embryon une fois qu'il est implanté dans l'utérus
et chez le fœtus. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce sont
déjà des « cellules souches adultes humaines ». Car l'embryon, et
a fortiori
le fœtus, étant déjà subdivisé en trois feuillets embryologiques aux
destinées divergentes, les cellules qui les constituent ont elles aussi
une palette d'évolution restreinte. Une cellule multipotente ne peut
donc donner naissance qu'à un seul organe mais, au sein même de cet
organe, à plusieurs types de cellules différenciées. Par exemple, une
cellule souche hématopoïétique peut engendrer des globules rouges, des
globules blancs ou des plaquettes sanguines.
Restent enfin les
cellules
unipotentes des organismes adultes qui, par définition, ne
peuvent donner qu'un type cellulaire, comme par exemple un myocyte du
muscle.
Toutefois, un individu adulte conserve quelques
réserves de cellules souches multipotentes. Existant en grande quantité
chez des animaux "primitifs" aptes à régénérer leurs tissus ou
reconstituer un membre (comme l'hydre ou la salamandre), ces cellules
sont minoritaires chez l'homme adulte mais lui permettent cependant de
cicatriser une plaie.
En outre, tout au long de la vie, de
nombreuses cellules du corps comme les kératinocytes, les globules
rouges ou les hépatocytes se renouvellent régulièrement. Mieux encore,
c'est parce qu'un foie amputé des deux tiers se régénère que l'on peut
faire des greffes de foie à partir de donneurs vivants. Enfin, on
trouve des cellules souches adultes dans le sang du cordon ombilical -
pour lesquelles des banques privées viennent de se mettre en place
(lire
La Croix du 5 septembre 2006) - et dans le liquide amniotique (lire
La Croix du 9 janvier 2007).

Quels sont les avantages et les inconvénients des différentes cellules souches ?

L'avantage des cellules souches embryonnaires est qu'elles sont toti - ou pluripotentes, et immortelles.
In vitro,
elles se multiplient rapidement. Toutefois, on maîtrise encore mal leur
différenciation, leur immunogénicité (normalement, elles ne sont pas
rejetées) et leur capacité à se multiplier anarchiquement (elles
peuvent engendrer des tumeurs cancéreuses).
De leur côté, les
cellules souches adultes ne sont pas immortelles ; elles sont également
peu nombreuses (une pour 10 millions de cellules différenciées),
souvent dispersées et fragiles.
En revanche, les cellules
souches hématopoïétiques du sang de cordon ombilical étant encore
immunologiquement immatures, elles peuvent être utilisées pour des
hétérogreffes (transplantation d'un organisme à un autre) car elles
sont mieux tolérées par l'hôte que les cellules adultes.

Comment obtient-on des cellules souches humaines ?

Il
existe trois voies. Pour les cellules adultes, on peut en extraire chez
l'homme dans les quelques tissus qui en possèdent « naturellement » :
moelle osseuse, peau, graisse (tissu adipeux), épithélium olfactif. On
peut aussi prélever des cellules adultes de fœtus issus d'IVG
(interruption volontaire de grossesse).
Pour les cellules
embryonnaires, les chercheurs peuvent isoler des lignées cellulaires à
partir d'embryons surnuméraires, issus de FIV (fécondation in vitro) et
cédés à la science après l'accord des parents.
La troisième
voie est ce qu'on appelle le « clonage thérapeutique » et qu'il
vaudrait mieux nommer transfert nucléaire. Cette technique consiste à
remplacer le noyau d'un ovule par le noyau d'une cellule adulte :
plongé dans la substance de l'ovule, ce dernier se « reprogramme » et
peut théoriquement donner naissance aux 230 types de cellules
différenciées. L'ovule peut être celui d'une femme - ce qui pose le
problème éthique du don d'ovules - ou celui d'un mammifère. Si l'on
fusionne un noyau de cellule adulte humaine avec un ovule animal, on
obtient un « cybride » (lire
La Croix du 2 avril 2007).
En
choisissant le noyau d'une cellule adulte issue d'une personne atteinte
d'une maladie incurable, cette technique permettrait d'étudier les
mécanismes biologiques de la pathologie sans avoir recours à des dons
d'ovocytes humains. Au Royaume-Uni, les chercheurs sont en attente
d'autorisation pour se lancer dans cette étude.

Où en est-on dans les essais cliniques ?

À ce jour, il n'y a aucun essai clinique humain portant sur des cellules souches embryonnaires humaines.
En
France, il y a cinq pôles publics d'excellence en thérapie cellulaire
et une dizaine de biotechs, dont une ayant un produit en essais de
phase III. La plupart travaillent sur des cellules adultes et des
cellules embryonnaires dérivées appelées progéniteurs. Beaucoup visent
le traitement de l'infarctus du myocarde, des maladies du sang, des
déficits immunologiques, du diabète ou des affections
neurodégénératives.
Toutefois, la biotech californienne Geron
devrait lancer des essais cliniques en 2007 avec des cellules souches
embryonnaires neurales destinées à reconstruire la moelle épinière de
personnes paralysées.
Denis SERGENT