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des ailes brisent un dogme scientifique

http://www2.cnrs.fr/presse/communique/2173.htm

 

Des insectes à 3 paires d'ailes

Au cours des 250 millions d'années d'évolution des insectes, jamais on n'avait vu apparaître de nouvelles ailes. Des transformations, oui. Des pertes, oui. Mais pas d'ajout. Une équipe de l'Institut de biologie du développement de Marseille-Luminy (CNRS/Université Aix-Marseille 2) vient de briser ce dogme en apportant les preuves que le casque exubérant des membracides, un groupe d'insectes cousin des cigales, est en fait une troisième paire d'ailes profondément modifiée. Cette découverte est publiée dans la revue Nature du 5 mai 2011 dont elle fait la couverture.

Les membracides (1) sont un groupe d'insectes cousin des cigales, dont les espèces rivalisent d'originalité dans leurs formes, leurs textures et leurs couleurs. Cette diversité est largement conférée par une structure surprenante, recouvrant en grande partie leurs corps : un casque. Celui-ci ressemble parfois à une fourmi en posture d'attaque, d'autres fois à une déjection d'oiseau, à une feuille morte, à une épine... Avant que l'équipe de Nicolas Gompel et Benjamin Prud'homme, tous deux chercheurs CNRS, ne les observe au microscope électronique, l'origine évolutive de cette structure était encore controversée. 

Contrairement à la corne du scarabée rhinocéros, le casque des membracides n'est pas une simple excroissance de la cuticule (2), mais un appendice dorsal attaché de chaque côté du thorax par une articulation, avec des muscles et de la membrane flexible qui lui permettent d'être mobile. Ces observations anatomiques ont été confirmées par les chercheurs au niveau génétique : les mêmes gènes interviennent pour le développement du casque et des ailes. Les membracides seraient donc des insectes à trois paires d'ailes, dont l'une est profondément modifiée, méconnaissable.

Cette découverte est le premier exemple d'un changement du plan d'organisation des insectes par l'ajout d'une nouveauté évolutive. Ce plan se définit par un corps divisé en trois parties (tête, thorax et abdomen), une paire d'antennes, trois paires de pattes et, le plus souvent, deux paires d'ailes, toujours présentes sur le deuxième et le troisième segment du thorax. Mais, il existe des variations autour de ce plan général. Chez les mouches et les moustiques, par exemple, les ailes postérieures sont réduites à de petits ballons appelés balanciers. Chez les coléoptères (coccinelles, scarabées, hannetons...), la première paire est transformée en élytres, ces ''ailes'' dures et souvent colorées qui protègent les ailes postérieures. Chez certains insectes, les ailes ont même totalement disparu. C'est le cas pour les puces ou les poux au mode de vie parasite, ou pour les punaises rouges, communément appelées Gendarmes. 

Comment une nouvelle paire d'ailes a-t-elle pu apparaître chez les membracides ? « Chez les insectes, la formation des ailes est normalement réprimée sur tous les segments par les gènes Hox, sauf sur le deuxième et le troisième segment thoracique. » explique Nicolas Gompel. Le gène Hox qui intervient dans le premier segment du thorax, ne serait-il pas exprimé chez les membracides ? Non, la protéine Hox, le produit du gène, est bien détectée dans le casque en formation. Ce gène serait-il inactif ? Là encore la réponse est non : son injection chez la drosophile inhibe bien la formation des ailes. « Nous sommes confrontés à un paradoxe : un gène Hox qui est capable de réprimer la formation des ailes mais qui ne la réprime pas. Nous pensons que les changements évolutifs touchent plutôt le programme génétique de formation des ailes ; ces gènes seraient devenus insensibles à la répression par le gène Hox », précise Nicolas Gompel. Ces résultats vont également à l'encontre de l'idée selon laquelle le plan du corps est uniquement régi par les gènes Hox.  En effet, le gène Hox n'a pas changé alors que le plan du corps, lui, a évolué.

Depuis son apparition, il y a environ 40 millions d'années, le casque des membracides s'est totalement dédouané des contraintes structurelles liées au vol. « C'est une aile qui n'en n'est plus une, en somme. Libéré de sa fonction pour le vol, cette aile a pu diversifier sa forme et sa texture sans modération dans ce groupe d'insectes.», conclut Benjamin Prud'homme. 

Photo_Insectes

© CNRS / Nicolas Gompel

Le casque des Membracidae adopte les formes les plus variées parmi les espèces du groupe.




Notes :

(1) Les membracides ou Membracidae sont un groupe d'insectes cousin des cigales. En France, il n'en existe que 4 espèces. Ils sont par contre des milliers à se cacher dans les forêts tropicales d'Amérique du Sud et d'Asie. Leur casque leur permettrait de se camoufler, de faire peur... et ainsi de les soustraire à leurs prédateurs.
(2) La cuticule est le squelette des insectes. C'est un squelette externe, une carapace qui leur permet de limiter les pertes d'eau en milieu aérien.

Références :

Body plan innovation in treehoppers through the evolution of an extra wing-like appendage. Benjamin Prud'homme, Caroline Minervino, Mélanie Hocine, Jessica D. Cande, Aïcha Aouane, Heloïse D. Dufour, Victoria A. Kassner & Nicolas Gompel. Nature, 5 mai 2011. 

http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/actualite-les-premiers-insectes-a-six-ailes-26985.php

Les premiers insectes à six ailes !

Le casque des membracides, des cousins des cigales, n'est pas une excroissance du thorax, mais une troisième paire d'ailes notablement modifiées.

Loïc Mangin

Combien d'ailes a une coccinelle ? Quatre ! Deux sont effectivement utilisées pour le vol et deux autres sont transformées en élytres rigides qui protègent les deux premières lorsqu'elles sont repliées (la coque rouge à points noirs). En cela, la coccinelle est conforme au plan général d'organisation des insectes : trois parties (tête, thorax et abdomen), deux antennes, six pattes et deux paires d'ailes au plus, parfois modifiées (balanciers chez les mouches), voire éliminées (chez les puces et les poux). On imaginait ce schéma incontournable. Ce n'est pas le cas. Nicolas Gompel et Benjamin Prud'homme, de l'Institut de biologie du développement de Marseille-Luminy (CNRS/Université d'Aix-Marseille 2) ont montré, avec leurs collègues, que les membracides, des cousins de la cigale, ont trois paires d'ailes ! Les appendices supplémentaires sont notablement transformés et constituent des casques aux rôles variés et aux formes exubérantes.

Les membracides sont des insectes suceurs de sèves que l'on trouve surtout en Amérique du Sud, mais aussi sur les autres continents. On connaît par exemple quatre espèces européennes. Ces animaux se distinguent par des casques qui évoquent, selon les espèces, des feuilles mortes, des épines, des déjections d'oiseaux, des fourmis en posture d'attaque, des guêpes... À cette diversité morphologique correspond autant de rôles possibles : intimidation des prédateurs, camouflage, etc. Quelle est l'origine évolutive de cette structure ?

En se fondant sur l'exemple des scarabées rhinocéros, les entomologistes voyaient dans le casque une excroissance du pronotum, le premier segment du thorax. Cependant, un examen minutieux a révélé qu'il est relié au corps par des articulations complexes (un assemblage de cuticule flexible et rigide), une de chaque côté de l'animal. Or ce type de configuration est semblable à celle qui relient les ailes aux deuxième et troisième segments du thorax. Le casque serait donc une troisième paire d'ailes : une innovation évolutive inédite !

Des analyses du développement des nymphes ont montré que le casque croît à partir de deux ébauches latérales qui se rejoignent ensuite et fusionnent au-dessus du dos. Des détails anatomiques, tel un réseau de veines (comparable à celui que l'on distingue sur une aile de mouche) couvrant l'ensemble font du casque l'homologue des ailes.

Cette homologie se retrouve dans le programme génétique qui préside à la formation des ailes et du casque. En effet, les biologistes ont mis en évidence dans le développement du casque plusieurs gènes, tel Nubin,Distal-less et Homothorax, connus pour participer spécifiquement au développement de l'aile.

Ces résultats génétiques et anatomiques font bien du casque une troisième paire d'aile. Pour expliquer cette modification du plan général des insectes, on doit remonter à l'origine de ces animaux. Selon les archives fossiles, les premiers insectes, datés de 350 millions d'années, avaient des ailes ou des appendices apparentés sur tous leurs segments. Puis, ces organes ont été restreints aux seuls deuxième et troisième segments du thorax. Cette évolution résulte de l'activité de gènes dits Hox qui répriment la formation d'ailes dans tous les segments exceptés deux. En particulier, le gène Src empêche le développement des ailes dans le premier segment du thorax. Chez les membracides, cette inhibition ne fonctionnerait plus (le gène Src est actif, mais les gènes en aval n'y seraient plus sensibles) et aurait autorisé le développement du casque, il y a 40 millions d'années. Non assujetti au vol (les autres ailes y pourvoient), il a été « libre » d'évoluer sans contrainte, ce qui explique l'exubérance des casques observés aujourd'hui.

© tsr
© tsr

Les membracides se distinguent par des casques aux formes variées et étonnantes.

À VOIR AUSSI

© N. Gompel.
© N. Gompel.

Un échantillon de la diversité des membracides.

© N. Gompel <i>et al</i>.
© N. Gompel et al.

Au cours de l’évolution, la répression du développement des ailes par le gène Src a été modifiée. Inexistante au départ (1 et 2, tous les segments sont dotés d’appendices), elle a ensuite conduit aux insectes actuels chez qui elle s’exerce partout sauf dans les deuxième (T2) et troisième (T3) segments du thorax (3), qui portent chacun une paire d’aile. Cette inhibition a disparu du premier segment (T1) chez les membracides (4).

POUR EN SAVOIR PLUS

B. Prud’homme et al., Body plan innovation in treehoppers through the evolution of an extra wing-like appendage, Nature, vol. 473, pp. 83-86, 2011.

Voir aussi le port-folio : L’exubérance des membracides.

L'AUTEUR

Loïc Mangin est rédacteur en chef adjoint à Pour la Science

 

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